Le Confluent


  De loin, on pourrait le prendre pour un arbre. Une silhouette massive, large, aux branches étendues, qui domine les toits plats de Caer-Shata'um et se voit depuis la piste bien avant qu'on aperçoive la ville elle-même. Mais en s'approchant, quelque chose change. Le tronc n'a pas la texture du bois. Les branches ne se divisent pas comme des branches. Et l'air autour de lui a un goût qui n'appartient à aucune forêt connue.
 
Il est plus grand que vous ne le pensiez depuis la piste. Son tronc est pâle, presque blanc, parcouru de filaments dorés qui pulsent faiblement sous la surface comme des veines sous une peau trop fine. La texture n'est pas celle du bois : spongieuse, légèrement irrégulière, avec des zones où l'écorce se soulève et se décolle en lamelles. Ses branches portent des excroissances arrondies d'où s'échappent par moments de minuscules nuages de spores. À ses pieds, des racines épaisses comme le bras partent dans toutes les directions et disparaissent sous les pavés. L'air a un goût que vous n'arrivez pas à nommer.

 

Nature & Origine


  Le Confluent n'est pas un arbre. Ce n'est pas non plus un champignon, bien que son aspect mycélien devienne évident dès qu'on s'en approche. C'est quelque chose d'autre, quelque chose qui n'existait pas avant que la Trame et ce qui est arrivé ici se rencontrent et produisent ensemble ce résultat.
  Ce qu'il était avant de prendre racine à Caer-Shata'um reste une question ouverte. Deux théories circulent librement en ville sans que personne n'ait jamais pu trancher. La première veut qu'il soit une curiosité issue de la Cour d'Azalée, un fragment de ce territoire végétal sentient qui aurait dérivé jusqu'au désert et pris racine au contact de la Trame. La seconde affirme qu'il est un rejeton de la reine de La Sylve des Mycéliens, une excroissance consciente qui aurait voyagé loin de sa mère pour s'établir ailleurs. Les deux théories ont leurs partisans. Aucune n'a de preuve. Pas même les Intendants Myconides, pourtant les plus proches de lui, ne peuvent affirmer avec certitude laquelle est juste.
  Ce que la grande majorité des habitants croit, en revanche, c'est qu'il est une manifestation de Melsina et de la Vigne Mère. Cette croyance est incorrecte. Le Confluent n'est pas une divinité, ni une manifestation divine. Les Intendants le savent. Ils ne corrigent pas l'erreur.
 
On me demande souvent ce qu'il est vraiment. Je réponds que la question est moins intéressante que ce qu'il fait. Les gens trouvent ça insatisfaisant. Ils ont tort.
— Sœur Amaveth, Intendante principale

 

Apparence & Physique


  Le Confluent est imposant. Large, de grande envergure, il semble avoir atteint sa maturité et ne plus chercher à grandir. On l'aperçoit depuis la piste d'approche de Caer-Shata'um, dominant la ligne des toits comme un repère naturel. De loin, la silhouette évoque un arbre ancien. De près, l'illusion se dissipe progressivement.
  Son tronc est pâle, presque blanc, parcouru en permanence de filaments dorés qui pulsent faiblement sous la surface. La texture est fongique : ni lisse ni rugueuse comme le bois, mais spongieuse, légèrement souple sous la pression d'un doigt. Le tronc connaît des périodes de mue régulières pendant lesquelles des lamelles de surface se décollent et tombent. Ces lamelles sont récoltées par les Intendants dès qu'elles se détachent. Pour en savoir plus, voir l'article l'Écorce de Mue.
  Ses branches portent des excroissances arrondies et spongieuses d'où s'échappent, par moments, de minuscules nuages de spores à peine visibles à l'œil nu.
  À ses pieds, des racines épaisses comme le bras partent dans toutes les directions. Certaines plongent immédiatement sous les pavés. D'autres courent en surface sur plusieurs mètres avant de disparaître entre les pierres. Ce réseau s'étend sous toute la ville, affleurant par endroits sous forme de cordons blanchâtres qui longent les murs et traversent les ruelles. Ces racines produisent, par cycles irréguliers, Les Surprises du Confluent.
  L'espace immédiat autour du tronc est réservé. Les Intendants y maintiennent une présence constante. On ne s'approche pas sans raison, et la raison doit être bonne.
 

Les Spores


  Le mécanisme des spores est compris dans ses grandes lignes par tous les habitants de Caer-Shata'um. Le Confluent absorbe en permanence les émotions de ceux qui respirent son air. Lorsqu'une émotion devient trop dominante, il libère des spores qui produisent l'effet inverse. Une colère qui monte déclenche une vague d'apaisement. Une tristesse trop lourde provoque une poussée d'énergie. Une apathie collective reçoit une impulsion vers quelque chose de plus vif.
  Ce que personne ne comprend tout à fait, c'est où les spores vont sortir.
  Le Confluent ne répond pas chirurgicalement. Ses racines parcourent toute la ville, et les spores voyagent par elles avant de remonter à la surface là où elles remontent. Une tension qui éclate au Marché de la Passe peut déclencher une vague d'apaisement à l'Auberge des Terres Perdues, à l'autre bout de la ville, pendant que le marché lui-même reste chargé encore une heure. Les Intendants ont des théories. Aucune ne prédit avec précision. On fait avec.
  L'effet est réel et constant pour quiconque respire. Les morts-vivants, les automates et les êtres qui n'ont pas besoin d'air y sont insensibles. Pour les autres, vivre à Caer-Shata'um signifie accepter que certaines de ses émotions ne lui appartiennent pas entièrement.
  L'odeur et le goût de l'air varient selon ce que le Confluent tente de balancer. Un air sucré signale généralement qu'il travaille à apaiser quelque chose. Un air plus âcre, presque métallique, accompagne souvent les libérations de stimulation. Les habitants expérimentés lisent ces variations comme d'autres lisent la météo.
 
Quand l'air sent la résine et le miel, restez calme. Quand il sent le cuivre, bougez.
— Diction populaire à Caer-Shata'um

 

Situations notables


  Les situations produites par ce mécanisme décalé sont devenues une partie ordinaire de la vie en ville, acceptées avec une résignation pragmatique.
  Il y a quelques années, une veillée funèbre particulièrement sombre a déclenché une libération de spores stimulantes dans toute une rue adjacente. Les gens qui s'y trouvaient ont ressenti une vague d'énergie et d'euphorie inexpliquée pendant que la famille en deuil restait plongée dans sa peine. Personne n'a ri. Mais plusieurs personnes ont dû quitter la rue pour ne pas le faire.
  Des négociations commerciales tendues entre délégations talgarienne et de Skorvar ont abouti, lors d'une session particulièrement chargée, à des concessions que les deux parties ont regrettées le lendemain. Les deux camps ont accusé l'autre d'avoir délibérément provoqué la situation. Ni l'un ni l'autre n'avait ce pouvoir.
  Un groupe de pèlerins en prière collective, trois ans plus tôt, a vu sa cérémonie interrompue par une vague de colère sourde et inexpliquée qui a traversé l'assemblée pendant vingt minutes. La source était une dispute de voisinage à deux rues de là. Les pèlerins y ont vu un signe. Les Intendants ont noté l'incident sans commentaire.
 

Communication


  Le Confluent communique. Pas en mots, pas en images. Par sentiments de base transmis directement à ceux qui sont suffisamment proches et attentifs : une chaleur diffuse quand il est satisfait, une pression sourde quand quelque chose le préoccupe, une légèreté presque imperceptible dans les bonnes périodes.
  Les IntendantsMyconides reçoivent ces transmissions plus clairement que quiconque. Les membres humains de l'ordre les perçoivent après des années de proximité, comme un sens qu'on développe lentement. Les habitants ordinaires ne les ressentent généralement pas de façon consciente, mais certains décrivent une impression de fond, constante, comme un bourdonnement qu'on n'entend plus mais qu'on sentirait immédiatement s'il s'arrêtait.
  Il ne formule pas d'opinions. Il ne donne pas d'instructions. Il ne répond pas aux questions. Ce qu'il transmet est brut, immédiat, et ouvert à interprétation. Les Intendants ont appris à ne pas trop interpréter.


Cover image: by Midjourney